La technocratie pousse à la faute

24 janvier 2009 · 1 commentaire

Signe des temps, les « mesures d’impact » venues de l’industrie et du commerce apparaissent grossièrement dans les modèles d’évaluation de l’action sociale et de la formation. La commande publique impose désormais à nos structures, des bilans d’activité formatés pour rendre compte d’une gestion efficace des flux. Les résultats doivent être quantifiés et représentés selon des procédés analogues, qu’il s’agisse des trajectoires d’insertion des personnes accompagnées ou de marketing. A l’idéologie économiste dominante, s’ajoute une pression toute bureaucratique dans les rouages régionaux et départementaux, où nos administrations reproduisent en cascade le “contrôle du service fait”  des procédures FSE. Les contrôleurs demandent moins de littérature et d’avantage de grilles statistiques toujours plus détaillées. Les chiffres doivent attester non plus seulement de la bonne gestion, ou des bons résultats finaux, mais de la grande quantité de « service fait », à partir de décomptes précis fournis par les travailleurs sociaux. Ces derniers n’ayant en général que peu de gout pour le pointage quotidien, n’étant ni formés ni rompus à l’exercice, on assiste à une augmentation parfois spectaculaire du temps cumulé consacré à la justification a posteriori des tâches accomplies et des micro-démarches. En cette période de restriction des dépenses publiques, au nom de la rigueur comptable et de l’obligation de résultat à tous les étages, le risque n’a jamais été aussi grand de voir les associations  mobiliser toutes leurs énergies pour produire du “terrain virtuel”.

Un bouquet d’erreurs non anticipées

Certains cahiers des charges départementaux ne prévoient pas moins de 1200 cellules calculées dans 16 tableaux pour chaque service social ou type d’action conventionnée. Dans son programme « Avenir Jeune 2008″, la Région Ile de France prévoyait de battre tous les records en demandant à chaque Espace Dynamique d’Insertion de remplir annuellement 70 pages de tableaux totalisant 3006 cellules calculées à partir de 798 requêtes à 3 critères. Mais avant de pouvoir envisager de tels décomptes, se pose une série de problèmes non résolus à chaque étape de collecte, de saisie, de traitement et d’interprétation des innombrables renseignements requis. Dans ces processus, les écueils récurrents sont le défaut d’information, la non qualification des sources et l’obsolescence des données. A ce plan apparait  la question essentielle des ressources et des implications humaines. Si la veille informationnelle est insuffisante ou irrégulière, alors les informations manquantes, non fiables ou périmées, empêchent tout traitement statistique. Au final, même en acceptant de grandes marges d’incertitude, l’insignifiance des résultats saute aux yeux lorsqu’ils sont compilés « à plat » sans comparaison géographique ou temporelle, sans mise en perspective ni analyse.

On le voit, toute ambition de fiabilité pour permettre l’exploitation des données requiert temps, rigueur et méthode. Certaines contraintes de saisie, comme le nombre d’actes éducatifs par personne suivie et par domaine,  la reconstitution minutieuse des parcours préalables ou les suivis à six mois, exigeraient de longues heures d’entretiens, d’appels téléphoniques, et une grande régularité difficile à tenir dans la durée. Sans oublier que ces pointages doivent toujours s’accompagner de notes qualitatives à usage interne. En optant pour un système de traitement précis d’un énorme volume de renseignements inscrits dans les fiches individuelles et les fiches actions, chaque équipe doit alors prévoir les moyens d’une organisation matérielle et humaine en rapport, à moins d’embaucher de sérieux enquêteurs et statisticiens. En l’état actuel des ressources, faute d’analyse critique anticipée, les  calculs manuels ou automatisés produisent des totaux souvent inférieurs à la réalité, et les données manquantes invalident les pourcentages. En bout de chaine,  les nécessaires corrections sont tout aussi approximatives, peu argumentées et parfois simplement occultées. Globalement, le risque de “virtualisation” s’amplifie, l’image comptable reste très floue, les résultats inexacts et inexploitables, contrairement aux attentes supposées du destinataire.

Vers une politique de professionnalisation des acteurs?

Tous ces malentendus, errements idéologiques et confusions méthodologiques, décentrent progressivement l’objet socio-éducatif du travail au profit de pratiques gestionnaires non maitrisées, semant l’inquiétude, parfois le désarroi, chez les acteurs. Hors, à un niveau supérieur des administrations commanditaires, on ne trouve ni observatoire, ni autre instance ou groupe de recherche, susceptible de livrer en retour une quelconque analyse des données produites. Nos technocrates n’ont donc pas la naïveté de penser exploiter sérieusement ces cohortes de chiffres erronés. Peut-être alors, leur intention première et légitime vise-t-elle la professionnalisation des équipes de terrain. Si tel est l’objectif réel, ne pourrait-on commencer par concevoir une politique régionale de formation de tous les acteurs éducatifs et pédagogiques d’une part, de mutualisation voire de mise à disposition d’agents administratifs qualifiés d’autre part? Serait-il interdit de mener avec les professionnels les phases d’analyse préalable à la conception des outils d’évaluation? Bien sûr, le pouvoir démesuré des services juridiques, rédacteurs des procédures d’appel d’offre, fait obstacle. Mais, même sous perfusion européenne, quelle loi supérieure empêcherait le politique de reprendre l’initiative?

A distance des dérives de l’hyper-gestion (1), sans pour autant se priver de l’observation de statistiques globales raisonnablement construites, il serait peut-être encore temps de réhabiliter la richesse des informations qualitatives de première main. Dans une perspective de recherche-action reconnectée au terrain, par exemple, on envisagerait à nouveau de recueillir l’opinion des personnes accompagnées comme corpus central, présidant à l’analyse puis à la production d’éléments d’évaluation. Dans tous les rouages des dispositifs, cet effort aurait l’avantage de conférer au public sa place de premier destinataire du service non seulement « fait » mais surtout rendu. Evidemment, cette finalité redevenue sociale et respectueuse des participants, gênerait certains gros prestataires de la formation, d’avantage intéressés par leurs propres profits. Enfin, la collecte et la transcription de « la parole des usagers » poseraient d’autres problèmes de méthodes et de compétences, mais de telles ambitions auraient le mérite de nous renvoyer aux sciences humaines.

FD

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(1) Vincent de Gaulejac, 2005, La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Editions du Seuil

Catégorie(s) : Evaluation · Inter associations

1 réponse pour le moment ↓

  • 1 Philippe // 22 juillet 2008 à 9:08

    Pour autant, le problème, c’est qu’à vouloir essentiellement monter en abstraction, on finit également par oublier que l’action sociale a pour vocation à développer des actions qui touchent le plus grand nombre parce qu’il y a là un pari social, celui d’un travail de terrain dont la qualité de répercussion finit par bouger les fondements de la pauvreté et parfois de l’inertie sociale rencontrée dans les quartiers. [...]
    Lire la suite de l’article de Philippe Ropers: Pour des actions et des dynamiques collectives

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